Un film somptueux, une ivresse de beauté, une œuvre de Klimt en lui-même. Le film dépouillé d’un éventuel aspect documentaire qui se contenterait de peindre une scolaire et académique biographie du peintre préfère nous restituer intacte l’essence de son art. Cette absence de leçon dogmatique sur l’art nouveau, la peinture viennoise rend l’œuvre de Klimt merveilleusement vivante car le réel lui-même devient sa peinture, quelle autre magie cinématographique a déjà eu l’audace d’ériger la nature au rang d’art ? Et pour opérer cette sublime confusion, cette enivrante transmutation, le scénario quitte le réel pour gagner un univers onirique, celui-ci nous happe et nous fait chavirer dans l’immatérialité de sa réalité au fur et à mesure où l’histoire défile ou plutôt ne défile pas, car le temps semble s’arrêter pour se cristalliser éternellement sur la toile. Le mystère du film de sera jamais révélé au fil de son avancé, et Klimt métaphore de son œuvre, demeura d’une impénétrable impassibilité.
L’art est célébré pour son essence même et non pas pour son sens. Ruiz ne tente pas de lui donner une signification arbitraire et péremptoire mais choisit avec sagesse de laisser le spectateur en aphorisme, faisant de lui un libre réceptacle à la pure contemplation, au vertige des sens, à la perte de soi et de l’histoire (une critique de l’histoire est d’ailleurs esquissée par quelques philosophes), à la poésie de son oeuvre. Il s’agit de rechercher (non le temps cette fois ci) et de célébrer la source même de l’inspiration artistique, qui n’est jamais motivée par une quelconque démarche intellectualisante, mais animée tout simplement par la contemplation et la restitution du beau (car Klimt reste un peintre décoratif et sa peinture est ornementale ne l’oublions pas). Ruiz compose un hymne à la beauté des corps, des femmes, des lieux, des murs, des tissus et des étoffes en dévoilant ces fresques ornementales, ces intérieurs luxuriants , cette la pluie de paillettes d’or, ce le reflet de l’eau, ce le miroir brisé…
Dans cet univers où le temps
(Klimt meurt plusieurs fois), l’espace (il neige dans la maison), où l’action
(multiplicité de personnages oniriques) semblent se télescoper, ne faire plus
qu’un pour finalement expirer à leur
tour, les personnages, comme ceux du temps retrouvé, passent avec une extrême
virtuosité d’un univers à un autre à la manière de spectres oniriques, les
femmes se succèdent et leur voile ou leur irréalité laisse derrière elles un
parfum de mystère. Le pari est réussi : le film fait œuvre !

Avec John Malkovich, Veronica Ferres, Saffron Burrows, ...
Année de production : 2005